En demi-pointes

Publié le 13 Juillet 2017

photos Sarah Levy

photos Sarah Levy

Vous voudriez reprendre vite vite la danse, ou vous n'êtes pas pressé ? m'a demandé la kiné. Dans la salle d'attente, il y a des photos au mur, des photos en noir et blanc de danseurs classiques. Ca m'a fait sourire. En Juin, je me suis fait une entorse à la cheville, j'ai trébuché et hop c'était fait. Je ne suis pas allée au dernier cours de danse de l'année. La première chose à laquelle j'ai pensé c'est oh non m** la danse, la seconde, c'était de guérir.

En Septembre dernier, j'ai acheté ma première carte de dix heures dans un cours de classique débutants, j'en avais envie depuis longtemps, mais j'avais "oublié", ça dormait quelque part au fond de moi. Une heure par semaine. J'ai vite compris que ce n'était pas assez. Alors deux heures, quand j'ai pu. Et j'ai compris que ce n'était toujours pas assez. Il se passe un truc étrange avec le classique. Si on accroche, on voudra toujours en faire plus. Comme si le corps s'impatientait de ressentir à nouveau ces sensations, un mélange étrange de fatigue, de douleurs et de plénitude qu'on ne ressent nulle part ailleurs. Que je ne ressens nulle part ailleurs. Il n'y a pas un seul endroit qui me fasse oublier le reste à ce point et penser uniquement à ce que je fais. Pas une seule chose qui me connecte complètement à l'ici et maintenant - et là on va me dire mais, et le yoga ? On n'est pas dans les mêmes sensations et dimensions qu'avec le yoga ou la méditation. Il y a avec la danse un truc archaïque, un truc qui dormait au fond de moi et que la danse est venu réveiller. Le classique, plutôt formaté, m'a donné envie d'expérimenter ailleurs, plus, et autrement. Alors, il y a eu un stage de danse libre en hiver, ce courant d'Isadora Duncan qui a précédé le contemporain d'une certaine manière, et puis il y a l'envie qui grandit de faire des cours de contemporain, un jour dans pas trop longtemps, et la curiosité de la Gaga dance aussi, ce courant venu d'Israël.

Il y a quelques temps, j'aurais peut être répondu que je veux reprendre vite vite quand la kiné m'a posé la question, mais quelque chose au fond de moi est plus calme, plus confiant qu'avant. Je n'ai pas besoin de reprendre vite vite. Le plus important pour moi, c'est de reprendre bien.

Dix mois de danse classique et des tas de choses petites et grandes. J'ai découvert qu'on devait coudre nous-même les élastiques des demi-pointes, j'ai toujours pensé qu'on les achetait toutes faites. J'ai découvert que j'adorais porter des body, même si c'est pas pratique. J'ai découvert le spectacle Les chatouilles, sublime. Je suis enfin allée au musée des Confluences à Lyon, depuis le temps que je voulais, pour voir l'expo Corps Rebelles sur le rôle de la danse dans la société, quelques jours à peine avant la désinstallation. J'ai été surprise par l'émotion dingue qui se dégage des mouvements de la danse libre. J'ai découvert Léonore Baulac et je me souviens avoir pensé, "cette danseuse-là elle le sera"... et je me souviens de ma surprise quand le soir du 31 Décembre je découvrais qu'elle avait été nommée étoile à la fin du Lac des cygnes, ce dernier soir de 2016. J'ai découvert à peu près tous les autres noms de l'opéra de Paris, les grades, les ballets, les carrières des uns et des autres. Je me suis nourrie d'interviews, de vidéos youtube, de podcasts, j'ai regardé Polina, j'ai même regardé Ballerina (le dessin animé). J'ai posé comme modèle vivant dans un cours de dessin, et sans la danse, sans ce que la danse m'a apporté dans mon rapport au corps, ça ne m'aurait pas effleuré. J'ai appris que je ne me tenais pas droite avant. Je n'ai plus jamais mal au dos aujourd'hui. La danse m'a amenée dans certaines rues de Genève, à des terrasses de café avec des gens que je ne connaissais pas un an plutôt. J'ai rencontré plein de gens, certains que je ne reverrai sans doute jamais, d'autres avec qui j'ai eu de jolis échanges, d'autres encore que je reverrai à la barre peut être. J'ai découvert qu'on était pas si mal sur la pointe des pieds les jambes tendues. Au centre, sans la barre. J'ai compris que la douleur s'apprivoisait. J'ai découvert que j'avais bien plus d'équilibre seule chez moi que sous le regard des profs et que c'est là aussi la difficulté. Je me suis assouplis. Je touche le sol du bout des doigts. Et millimètre par millimètre, les mouvements se dessinent et prennent forme. J'ai appris des tas de termes étrangers qui sont devenus moins étrangers au fil du temps. Je me surprends à comprendre, à retenir plus vite.

Ca s'est passé à deux pas de l'école de travail social où j'étudie depuis quatre ans, derrière ce mur blanc que j'ai longé des centaines de fois. Il suffisait de pousser la porte. Une main à la barre, j'ai découvert un autre monde, une autre moi.

En demi-pointes

Rédigé par Magali

Publié dans #carnet d'humeurs

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Emeline 14/07/2017 09:50

Bravo...

Magali 14/07/2017 19:12

... :)